Patrick Rose
Merci de citer ce travail comme suit :
ROSE Patrick (1989)
Le bouturage des rhizomateux
Le petit bégofil
N°3, avril 1989
En cette saison (Avril), toute notre attention ce porte sur le renouveau de la végétation. Nous voudrions profiter au maximum de nos journées pour rabattre, pincer, nettoyer nos bégonias avant de les voir rejeter, se relancer à l'assaut d'une nouvelle année de lumière. Partout, de nouvelles pointes percent sur les cannes des bambusiformes, les buissonnants perdent ce bel ordonnancement qu'ils avaient acquis l'an dernier, toute la sagesse disparaît pour faire place à l'exubérance de la végétation tropicale. Les rhizomateux, eux, voient poindre de nouvelles feuilles, presque des bourgeons, sur les rhizomes qui se sont, il est vrai, un peu dégarnis pendant l'hiver. Certains ont marqué une espèce de repos végétatif, parfois obligatoire, plus souvent provoqué par les conditions de culture que nous leur imposons. C'est le moment pour la plupart de ces rhizomateux, et notamment tous ceux qui ont fleuri cet hiver de prélever des feuilles pour régénérer l'espèce ou la variété. En tous cas, propager, multiplier, augmenter votre cheptel, échanger ou, tout simplement, donner des plantes qui seront bien développées pour l'hiver prochain et prêtes à fleurir. La reproduction par bouture de feuilles est un procédé courant en horticulture et nous multiplions ainsi aisément de nombreuses Gesneriaceae acaules (sans tige), telles que les Saint paulia, Streptocarpus, Gloxinia, des Crassulaceae comme les Kalanchoe. Le Begonia rhizomateux se prête très bien à ce mode. Je dirais même si bien, qu'il se bouture tout seul, en serre ou en milieu humide dès qu'une feuille suffisamment saine se casse, tombe sur un substrat un peu sableux.
Quand nous avons réfléchi aux articles que pourrait comporter ce numéro du Bégofil, alors que j'annonçais mon intention de traiter, en cette saison, de la multiplication, quelqu'un me demanda de préciser quelles étaient les espèces ou variétés qui se prêtent le mieux au bouturage dans un verre d'eau. Effectivement, alors que nous ne pratiquons jamais ainsi en production ou tout au moins en serre, vous êtes nombreux à propager vos plantes rhizomateuses ou autres en trempant les parties cassées dans un verre ou une carafe. Je préciserai plus loin la méthode classique du bouturage "direct" en substrat que nous utilisons mais je peux cependant indiquer les nombreuses possibilités qui s'offrent à vous. Tous les rhizomateux peuvent effectivement se bouturer par feuille dans l'eau (ou par tige si vous souhaitez les pincer). Soyez simplement ( et ce sera également valable pour la suite) très rigoureux sur la section de votre pétiole (la queue de la feuille) qui doit être propre, nette, sans blessure. Laisser sécher la plaie quelques minutes, sans aller jusqu'au flétrissement de la feuille, mais pour "cicatriser" un peu la blessure.
Si les feuilles sont trop grandes (B. 'Ricinifolia', B. 'Pattern', B. heracleifolia var. nigricans, B. 'Immense'), laissez un pétiole assez long, d'une dizaine de centimètres et réduisez la feuille de moitié en la coupant toujours très proprement.
Après formation d'un cal, vous allez voir apparaître de nombreuses racines qui flotteront librement mais qui n'absorberont rien tant qu'elles seront dans l'eau.
Rempotez quand elles deviennent trop importantes pour qu'elles prennent le relais et nourrissent la plante. Après quelques semaines, votre même quelques mois, vous verrez sortir de terre des rejets.
En plantant votre bouture de feuille, ne plantez que les racines. J'entends par là qu'il est inutile et plutôt déconseillé d'enfouir tout le pétiole s'il mesure dix centimètres. Enterrez les racines, maintenez la feuille à la verticale par un tuteur et arrosez doucement
En enterrant tout, vous risquez de faire pourrir et d'attendre que les rejets aient remonté et traversé le compost ce qui peut fortement compromettre leur existence.
En fait, nous bouturons toujours directement sur substrat d'abord pour aller plus vite et surtout parce que bien effectuée l'opération a beaucoup plus de chance de succès. La bouture de feuille classique, par feuille entière, est utilisée pour des espèces ou cultivars à feuilles moyennes à petites. Citons par exemple des hybrides comme B. 'Cleopatra', B. 'Maphil', B. 'Los Angeles', toute la série des B. bowerae, le fameux bégonia "Tigre" en tête, pour que vous puissiez bien comprendre les mensurations de la feuille en question: de 3 à 5 cm. de diamètre au minimum 8 à 10 au maximum.
Choisissez cette feuille un peu aoûtée, mais pas forcément desséchée. Elle doit être saine, sans trace de maladie antérieure ou actuelle (pourriture ou nécrose dues au Botrytis, taches poudreuses dues à l'oïdium qui - signalons le au passage - ne présente pas toujours des taches blanches mais parfois de simples "meurtrissures" brunâtres ). J'insiste encore une fois sur la netteté, la propreté de la coupure du pétiole. Votre outil doit être le plus tranchant possible, lame de rasoir, greffoir ou sécateur affûté. Et, vous devez effectuer l'opération en une seule fois d'un geste vif et bien assuré. Coupez la feuille avec un morceau de pétiole très court. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est dans les 5 mm de pétiole les plus proches du limbe (la partie apparente de la feuille) que sont concentrées les meilleurs facultés d'enracinement .
De plus, les rejets apparaîtront entre les racines nourricières (extrémité du tronçon de pétiole) et le limbe assimilateur de lumière. En concentrant les deux extrémités qui fourniront de l'énergie à vos "bébés" Begonia vous leur assurez un certain succès et surtout une formidable vigueur.
C'est sur ce centimètre carré du point d'attache du pétiole sur le limbe que sont polarisées les meilleures chances de réussite et d'avenir de vos nouvelles plantes. Notons, au passage, que la même bouture effectuée dans l'eau a peu de chances de survie, pourrissant beaucoup plus vite. Le mélange terreux a son importance : il doit être à la fois drainant pour ne pas faire pourrir la bouture et suffisamment rétenteur pour l'hydrater; assez léger pour ne pas compacter et ne pas l'étouffer et suffisamment lourd pour bien la tenir, la "borner". Le mélange le plus classique et le plus facile à réaliser pour un particulier se compose de parts égales de tourbe et de sable fin…
Mêlez-les intimement, brisez les mottes. Si vous êtes courageux, tamisez.
Prenez une caissette avec un fond de tessons fins ou de billes d'argile expansée pour le drainage. Étalez votre mélange, sans trop tasser, en laissant une petite "assiette" de 2 cm à la surface (ce creux vous permettra dans quelques semaines d'arroser; plus abondamment, sans déborder, pour bien humecter ce jeune plant).
Faites tremper cette caissette sans l'arroser pour éviter la battance donc le tassement
Posez votre feuille bien à plat, en lui faisant épouser au maximum la surface du substrat.
Enfouissez légèrement le bout de pétiole, mais ne tassez pas trop, surtout si votre sable n'est pas très fin, vous risqueriez de blesser votre bouture. Si votre feuille est importante, rien ne vous empêche d'inciser des fourches de nervures sur la face inférieure, comme vous avez pu le lire si souvent.
Arrosez légèrement, juste pour humecter la bouture et aider le substrat à mieux y adhérer. La feuille va raciner en deux à quatre semaines selon les espèces et les cultivars. Soyez toujours très prudent en ce qui concerne l'arrosage, point crucial. Ne laissez jamais se dessécher le substrat, particulièrement les deux premières semaines mais n'inondez surtout pas non plus. "Ni trop, ni trop peu". Pas d'engrais, bien sûr, les hormones d'enracinement n'étant même pas nécessaires. Ne rempotez que lorsque le diamètre de la motte de racines est à peu près équivalent à celui de la feuille. Soyez très délicat avec votre jeune plant et avec son système radiculaire. Il est encore faible et se brise facilement. Souvenez vous de vos premiers pas !
Rempotez dans un substrat encore assez léger, mais déjà plus nutritif. Il doit s'agir d'une étape intermédiaire de grossissement. Les racines doivent encore prospérer, prendre la forme du pot avant de rentrer dans quelques semaines dans un dernier contenant plus volumineux qui sera le même jusqu'à la floraison. pour le moment, plantez dans un mélange de tourbe (2/5), sable (2/5) et terreau (1/5).
N'allez bien sûr pas trop vite. Choisissez un godet adapté, ne dépassez jamais dix à douze centimètres. De nouveau, ne tassez pas vous-même ou alors juste assez pour éviter les poches d'air Contentez-vous d'arroser à la pomme. L'eau se chargera progressivement de tasser le substrat autour des racines.